Pour répondre à cette question très large, réagissons de façon scientifique, et voyons ce qu’en dit le dictionnaire « Nouveau Petit Robert 2010 » sur la définition de l’« essence » :
En philosophie, l’essence est « ce qui constitue la nature d’un être » : fond d’un être, nature intime des choses.
Senancour (écrivain français né en 1770, mort en 1846) dit : « Nous ne connaissons que des rapports ou des formes. La fin et l’essence des êtres resteront impénétrables. »
Dans la théorie platonicienne : « l’essence précède l’existence. »
Sartre (écrivain et philosophe existentialiste 1905 – 1980) dit : « Qu’est ce que signifie ici, que l’existence précède l’essence ? Cela signifie que l’homme existe d’abord… et qu’il se définit après. »
En emploi courant, l’essence est ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est, et ce sans quoi elle ne serait pas, c’est l’ensemble des caractères constitutifs et invariables. Par essence : par sa nature même.
Essayons de relier toutes ces définitions au Tango.
On cherchera, au contraire de Senancour, dans un premier temps, à trouver ce qui est selon lui, impénétrable pour le rendre, justement, pénétrable.
Chez Platon, où l’essence précède l’existence, on pourra concevoir assez aisément que, aux origines du Tango (1880 – 1900), une culture Tango est en train de voir le jour, et cette culture s’épanouira avec le temps et existera en tant que telle. On voit alors qu’essence et Histoire sont liées indéfectiblement.
Chez Sartre - et c’est bougrement intéressant - c’est ce qui existe qui importe d’abord, c’est la prééminence de l’existence sur l’essence. En d’autres mots, on pourrait dire que c’est le moment présent qui compte, à un temps T, et que les rapports et les formes liés au Tango, à ce moment, prennent toute leur importance, et dominent l’essence. Si l’on reprend les termes de Sartre et qu’on les adapte, on pourrait dire : « Cela signifie que le Tango existe d’abord….et qu’il se définit après. »
En langage courant, l’essence est ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est, c’est l’ensemble de ses caractères constitutifs et invariables, c’est sa nature intime. Quelle est la nature intime du Tango ? Qu’est ce qui fait que le Tango est le Tango et pas autre chose ? Quels sont ses caractères constitutifs et invariables ?
Qui pourrait répondre de façon extrêmement précise et concrète à ces questions ? Est-ce vraiment « impénétrable » ? Comme le dit Senancour ? En tout cas répondre de façon juste à ces questions est difficile, mais on peut essayer, un peu…..
Pour répondre à ces 3 questions, on voit que la culture et l’histoire du Tango sont indissolublement liées. Pablo Tegli pense que pour transmettre l’essence du Tango, il faut parler culture. Il a mille fois raison. Mais la culture Tango ne se résume pas uniquement à la danse, il faut aussi parler de la musique et de la poésie. Tout le monde est-il prêt à recevoir ces enseignements, outre la danse ?
La nature intime du Tango a un lien étroit avec son histoire, et avec sa culture intrinsèque. La culture (toujours selon le Petit Robert 2010), c’est l’ensemble des aspects intellectuels propres à une civilisation, à une nation. On peut bien sûr relier le Tango à l’histoire de la nation et de la population en Argentine. C’est dire l’étendue du sujet.
Le Tango est le Tango en raison de ses solides fondations, sur lesquelles se construit, périodes après périodes, un bâtiment qui grandit en fonction de ses architectes. Et il est toujours possible, pourquoi pas, de démolir un élément qui n’allait pas selon certains, et de reconstruire à la place quelque chose de mieux.
Les caractères constitutifs et invariables du Tango sont inclus dans l’Histoire, et sont culturels.
Si l’on relie les réflexions ci-dessus avec la notion d’essence selon Sartre, on pourrait dire que, en s’appuyant sur ses fondations, le Tango se construit avec le temps et existe en tant que tel. S’il existe, s’il « est », on peut alors le définir, au temps T où on en parle.
Alors on peut parler d’évolution. On pourra donc définir le Tango, intimement relié à une période de son Histoire. Et, au temps T où on définit le Tango, on définit son essence. En d’autre termes, l’essence évolue en même temps qu’évolue le Tango.
Je serais bien curieuse de connaître vos pensées là-dessus….Etes-vous Sartrien, Platonicien ou Senancourien ?
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14.1.2010 à 13:28
Une autre définition de l’essence du tango nous est donnée par Pablo Tegli, dans une interview faite par Bernadette il y a quelques mois. Pablo a dit : “l’essence du tango, c’est la recherche d’une émotion à travers l’étreinte d’un homme et d’une femme”.
En effet, la spécifité, l’essence du tango, ne serait-elle pas tout simplement un dialogue permanent entre deux personnes, indépendamment de l’époque et du style ?
Quant à l’émotion, c’est un moment rare, dépendant de facteurs extérieurs et intérieurs, qui ne peut s’apprendre auprès d’un professeur et qui est propre à la recherche individuelle. Dans ce cas, plutôt que de faire appel à la philosophie, il conviendrait mieux, à mon sens, de faire appel à la psychologie. Il est vain de penser que, de nos jours, on puisse ressentir le même type d’émotion que les premiers danseurs de tango à l’époque de leur immigration en Argentine.
Quant à la musicalité, il est certes nécessaire de l’apprendre, mais à chacun son interprétation, sinon nous ne sommes que des clones.
Pour terminer, je reviens sur une interview de Chicho,dans la Gazetta il y a quelques années, dans laquelle il déplorait que l’approche de certains éléves du tango nuevo n’ait pas commencé par un apprentissage des bases du tango traditionnel. Donc, il est clair que la position de Chicho n’a pas changé, et qu’il n’y a pas de perte de l’essence du tango dans le tango nuevo à condition que l’émotion existe à travers la connection entre les deux danseurs.
14.1.2010 à 18:26
On parle de l’essence du Tango, et il est question de danse…
J’ai l’impression que si on pose la question à un portègne, il parlera d’une musique!… Les sites de tango européens parlent de danse, les sites argentins de musiques, d’orchestres et de la poésie des paroles. C’est toute la différence…
La danse est juste une forme d’écoute active.
15.1.2010 à 0:30
Tu m’as devancé, je suis parfaitement d’accord :-). L’essence de la danse, c’est la musique.
Le tango traditionnel est une musique profonde, simple, et émotive. Pour moi Di Sarli est le meilleur exemple.
C’est pour cela qu’il faut avoir une danse profonde et simple, et émotive :-).
Quand on regarde bien, ca se traduit techiniquement dans le tango traditionnel :
Profonde : A la fois dans la verticalité (posture élégante), et dans l’horizontalité (grand pas légèrement retenu).
Simple : beaucoup de marche. Parfois, quelques fioritures ou figures plus complexes entrent en jeu mais c’est occasionnel, un peu à l’image des accents qui sont présents mais non systématiques.
Emotive : l’abrazo fermé ou un abrazo semi - ouvert donne cette impression.
Bien sûr, il n’y a pas que la technique dans la danse. Il y a aussi le coeur qui doit y être. Et on ne peut pas tricher là dessus. Ca se voit tout de suite :-).
Je cherchais simplement à expliquer pourquoi le tango traditionnel va si bien à la musique qui correspond. Ce n’est pas un hasard.
En nuevo, il font à peu près tout le contraire :-). Pas plutôt petit, peu de marche, beaucoup de figures qui s’enchainent, avec un abrazo très ouvert. Mais c’est normal. Le nuevo est adapté à la musique de Piazzolla et au tango éléctronique. Il a d’ailleurs été créé sur du Piazzolla à la base. C’est n’est pas du tout le même esprit.
L’erreur de Chicho, ce n’est pas de créer quelque chose de
nouveau. Finalement il a su faire évoluer le tango traditionnel en danse, à la manière de Piazzolla à propos de la musique. Son tango colle bien sur un Piazzolla.
Finalement, son erreur, c’est de danser comme ca sur un Di Sarli. Car l’esprit de la musique de Piazzolla est différente des compositeurs d’avant lui. Et comme l’esprit de la musique détermine l’esprit de la danse…
Il aura beau avoir une belle technique, une rhytmique ultra précise, il manquera toujours quelque chose à sa danse lorsqu’il s’exprime sur un tango traditionnel. C’est qu’il danse dans un esprit décalé par rapport à la musique.
Je rajouterais encore une chose que j’ai souvent entendu de profs de tango traditionnel. Je ne sais pas si c’est lié à la musique, peut être à la culture et à l’histoire du tango. C’est la pérennité des genres. Par là j’entends : “En tango, un homme ne doit pas marcher comme un danseur mais comme un homme, et la femme comme une femme.” J’ai souvent entendu ces profs critiqué le nuevo en disant que c’est une danse androgyne. C’est à dire qu’on ne voit que des danseurs qui dansent, et non pas la rencontre entre un homme et une femme.
15.1.2010 à 10:51
Marc tu es donc d’accord comme moi avec la définition de Plablo Tegli pour l”essence du tango.
Ta remarque sur le côté androgyne du nuevo est juste,mais c’est parce que les danseuses ont une meilleure technique et accèdent à une plus grande liberté d’expression corporelle.
Quant à la manière de marcher celle que tu décris n’est qu’un exemple formaté.
De quelle émotion parles-tu ? D’une musique qui te porte à danser ? D’une femme que tu tiens dans les bras ? D’un transfert émotionnel du style Freudien ? Tout est permis ; le tango ne sert que de vecteur à l’”émotion” dans toutes ses définitions.
15.1.2010 à 19:39
Sur le côté androgyne, je pense pas que ca ait un rapport avec la technique.
Quand je vois Chicho et Juana, je vois deux danseurs. Quand je vois Javier et Gerarldine, je vois un homme et une femme. Ca veut dire que Juana est meilleur que Geraldine ? Je ne suis pas sûr ! C’est une question de style et non de technique.
L’émotion dont je parle est l’émotion que je ressens quand j’écoute la musique. Une émotion triste tout d’abord. Là tout le monde sera d’accord, j’espère ;-). Une émotion intime et personnelle. Surtout par rapport aux paroles où les chanteurs livrent leurs déchirements.
Je trouve qu’une danse en abrazo très ouvert ne va pas très bien avec cet esprit. Comme le but de la danse est de montrer ce qu’on ressent, il me semble que l’intimité d’un tango se voit mieux dans un abrazo plus rapproché.
Et puis quand on ouvre, il y a un côté spectacle qui est contradiction avec l’intimité.