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Archive pour 15.1.2010

Pauvre Chicho !

Décidemment, l’interview de Chicho dans le Revue El Tangauta de décembre 2009 provoque un raz de marée dans la communauté Tanguera, et suscite une polémique acerbe.

C’est comme si on était replongé plus de 10 ans en arrière, quand Chicho est arrivé à Paris pratiquement inconnu en France (Pablo Veron venait juste de partir travailler aux Etats-Unis) et qu’il a été très fortement contesté par des danseurs traditionnalistes qui voyaient en lui un extra-terrestre qui ne savait pas danser le Tango, c’est du moins ce qu’ils pensaient.

Cette haine ressurgit aujourd’hui.

Entre son arrivée à Paris il y a plus de 10 ans, et aujourd’hui, Chicho a fait son chemin fort heureusement. Connu dans le monde entier, ayant travaillé, enseigné, dansé partout, il est devenu une star mondiale du Tango, comme le sont Pablo Veron ou Gustavo Naveira, et il a gagné sa vie fort honorablement, grâce à ses talents artistiques liés au Tango.

Si Chicho est devenu une star mondiale du Tango, ce n’est pas pour rien ! Comment peut-on devenir star mondiale sans avoir aucun talent, sans savoir danser ? Et qu’on ne me dise pas qu’il a été jeté sur le devant de la scène par je ne sais quel mécène plein de fric, lui qui a toujours été farouchement indépendant et rebelle.

C’est là le paradoxe insensé, les Traditionnalistes il y a 10 ans le conspuait parce qu’il « ne savait pas danser et que ce qu’il faisait n’était pas du Tango», et aujourd’hui les Traditionnalistes le conspuent encore parce qu’il a osé avouer humblement, dans son interview, qu’il n’a pas su transmettre à ses élèves l’essence du Tango, et donc, selon eux, Chicho a trompé tous ses élèves.

Il y a 10 ans on reprochait à Chicho son modernisme extrême, et maintenant que Chicho revient dans le rang, qu’il renoue avec la Tradition et ses codes, on le conspue encore ! Les Traditionnalistes devraient être contents au contraire, ils devraient même l’accueillir les bras ouverts …..

Que pourrait faire cet homme pour qu’il soit respecté et pour qu’il soit apprécié à sa juste valeur ? Il faut beaucoup de courage pour avouer à la planète entière que l’on s’est trompé dans son enseignement. Il faut beaucoup de courage et d’humilité aussi ! Chicho a fait preuve là de sa franchise et de son honnêteté. C’est tout en son honneur !

J’ose espérer que les gens des autres pays, y compris en Argentine, ne réagissent pas comme certains Français. Qu’ils voient les choses simplement, qu’ils voient le fait qu’un homme puisse se remettre en question, qu’il réfléchisse, qu’il fasse un bilan de son passé artistique et qu’il puisse en tirer enseignement et bénéfice intellectuel, pour lui-même et pour tous ceux qui le soutiennent depuis le début.

J’ose espérer aussi que Chicho gardera son côté rebelle et sa force de caractère, comme Piazzolla, pour continuer son chemin, envers et contre tout.

Pablo Veron et l’essence du Tango ?

Pour réconcilier tout le monde, du moins espérons-le, voici quelques vidéos d’une autre star mondiale du Tango qui, d’après ce que j’en sais, n’a jamais été contesté. Si je me trompe, les commentaires en fin de blog, sont à votre disposition. Il s’agit de Pablo Veron.
D’abord une vidéo que je ne connaissais pas :

Pablo Veron et Rebecca Shulman, en juillet 1997, aux Etats-Unis (sur « Emancipation », Tango de 1910 version Osvaldo Pugliese de 1955). Toujours cette façon de se déplacer comme un félin qui n’appartient qu’à lui. Toujours cette tranquillité dans le déplacement et dans les figures. Admirez vers 1mn20 – 1mn30 la connexion sur place avec sa partenaire ! Ca vit, ça bouge sur la musique, le phrasé de Pablo sur la musique est extraordinaire ….. C’est dynamique et c’est beau.

Aussi le vidéo clip que Pablo a produit lui-même, mis en scène, chorégraphié, dirigé et dansé dans tout le répertoire dont il est capable : Tango, Hip-Hop, Salsa, Claquettes, en petites touches impressionnistes : c’est « Nexus » sur une musique de Sverre Indris Joner (Groupe Electrocutango) et de Pablo lui-même. Pablo Veron y montre tous ses talents de danseur professionnel dans toutes les disciplines de danses populaires:

Et je ne résiste pas à mettre en avant cet extrait du film de Sally Potter, « La Leçon de Tango » en 1997, avec Pablo Veron et Sally Potter, où ils dansent tous les deux « Zum », un Tango d’Astor Piazzolla de 1972, version Osvaldo Pugliese de 1973. Cet extrait, un des meilleurs selon moi, représente bien la connexion profonde, puissante et sensuelle à la fois qu’il y a entre un homme et une femme. La prise de vue des deux visages est remarquable, car ces images reflètent parfaitement bien le fait que les partenaires dansent l’un pour l’autre. Le phrasé, avec les respirations musicales de Pablo est toujours aussi merveilleusement bien en accord avec la musique, malgré le rubato, tout colle de façon juste, y compris rythmiquement.

Et bien sûr vous trouverez sur le site de l’association les vidéos de Pablo avec Teresa Cunha et avec Victoria Vieyra.

Les Videos avec Pablo VERON sur le site

Astor Piazzolla écrivait-il des Tangos, ou non ?

Le blog sur l’interview de Chicho suscitant des commentaires divers et variés, même hard parfois, j’ai eu la surprise de voir qu’Astor Piazzolla était nommé, notamment pour affirmer qu’Astor Piazzolla (et sa musique que l’on qualifiait à son époque de « Tango Nuevo » - tiens tiens …..), ne se considérait pas comme un musicien de Tango. Il m’a donc semblé légitime de citer des faits, non contestables, qui pourraient, peut-être, répondre à la question : Astor Piazzolla écrivait-il des Tangos, ou non ? »
Il est étrange de voir que les commentaires sur Chicho dévient vers Piazzolla…Est-ce significatif ? Un génie en amène t’il un autre ?
Je citerais les paroles d’Astor Piazzolla lui-même dans les années 1970 : « J’en ai assez que tout le monde me dise que ce que je fais n’est pas du Tango. Moi, comme je suis fatigué, je réponds que je fais de la musique de Buenos-Aires. Mais la musique de Buenos-Aires, qu’est ce que c’est ? Du Tango. Alors ce que je fais, c’est du Tango ».
Voici quelques faits. Il sera bon de se reporter sur les sites dédiés au Tango (www.todotango.com; www.piazzolla.org) pour avoir une biographie plus complète de sa vie et de son œuvre, mon but ici étant de me focaliser sur les aspects purement factuels qui le rattachent au Tango.

La première période : la Tradition

- 1929 : rencontre avec le bandonéon à l’âge de 8 ans. Apprentissage.
- 1932 : il compose son premier Tango : « La Catinga » jamais publié.
- 1932 : il apparait dans le film « El Dia Que Me Quieras » avec Carlos Gardel. Astor joue le rôle, quelques secondes, d’un vendeur de journaux. Gardel demandera au père d’Astor de l’emmener avec lui en tournée. Refus du père.
- 1936 : à 15 ans il commence à jouer dans des groupes locaux.
- 1938 : rencontre avec Anibal Troilo à l’âge de 17 ans, qui l’incorpore dans son orchestre. Piazzolla racontera plus tard qu’il connaissait par cœur, au moment de leur rencontre, tout le répertoire de Troilo pour le bandonéon. Piazzolla est l’arrangeur de Troilo, mais les innovations trop importantes ne convenaient pas à Troilo qui pensait que la musique doit être comprise par le peuple.
- 1944 : Piazzolla quitte Troilo. Il travaille avec le chanteur Francisco Fiorentino.
- 1946 : Piazzolla fonde son propre orchestre tipica, et y joue ses propres compositions ainsi que celles, traditionnelles mais avec ses arrangements, d’autres grands musiciens de l’époque (Pedro Maffia, Julio de Caro, Roberto Firpo, Pedro Laurenz….)
- 1947 : composition de « Pigmalion » et « Villeguita » deux Tangos où s’annonce déjà, à l’âge de 26 ans, un créateur de Tangos. Ces deux Tangos restent cependant très dansables, et traditionnels dans la forme, Piazzolla reste encore influencé par les apports de Pugliese et Troilo.
- 1950 : « Para Lucirce ». Tango.
- 1951 : « Preparense ». Tango.
- 1953 : « Triunfal ». Tango.
- 1954 : « Contrabajeando ». Tango. C’est l’année où, après avoir gagné une bourse d’un an pour une symphonie en 3 mouvements : « Buenos-Aires » écrite en 1951, Piazzolla s’envole pour Paris, afin de prendre des cours de composition donnés par Nadia Boulanger pendant 18 mois. Il a 33 ans. Nadia Boulanger, après avoir écouté « Buenos-Aires » a trouvé que c’était bien écrit mais que ça manquait de sentiment. Quand Nadia Boulanger demande à Astor Piazzolla de lui apporter son bandonéon et de lui jouer quelque chose dessus, honteux, il joue « Triunfal ». Nadia Boulanger réalise alors que son potentiel doit s’exprimer dans le domaine du Tango : « Voilà Piazzolla, ne l’oublie jamais ! » lui dit-elle.

- 1955 : il enregistre avec l’orchestre de cordes de l’Opéra de Paris, Martial Solal au piano, et lui-même au bandonéon, des Tangos de sa composition : « Nonino », « Marron y Azul », « Chau, Paris », « Bando », « Picasso »….

Voici d’autres paroles d’Astor Piazzolla : « Ce qu’elle (Nadia Boulanger) a semé en moi a fini par porter ses fruits. Plus que tout autre chose, elle m’a donné confiance en moi-même, m’a fait voir au fond que j’étais un compositeur de Tango, que le reste (la musique savante), certes, était important mais que ce n’était pas ma voie et appartenait à un autre moi, cérébral et faux. Et tout ce que j’avais contre le Tango s’est, tout à coup, en moi, retourné en sa faveur. »

La deuxième période : l’après Nadia Boulanger et « the Great Tango Revolution » (dixit Piazzolla). La rupture

- 1955 – 1960 : l’Octeto Buenos-Aires : départ de sa carrière, et rupture d’avec la tradition. Dès lors, les compositions ne sont plus destinées aux danseurs, mais destinées à l’écoute d’un public attentif. Néanmoins, L’Octeto Buenos-Aires a enregistré des Tangos traditionnels, mais fortement arrangés : « El Marne », « Los Mareados », « Mi Refugio », « Arrabal ».
Je cite ses paroles d’alors : « Et oui, j’étais arrivé (de Paris), et bien décidé à rompre avec tout. Et quand bien même ils (les Traditionnalistes musiciens et danseurs) en auraient été chagrinés à ce moment-là, ce que je faisais était du Tango. »
- 1956 : compositions des Tangos « Très Minutos con la Realidad » et « Tango Del Angel ».
- 1957 : composition de « Melancolico Buenos-Aires ».
- 1959 : Piazzolla travaille avec Juan Carlos Copes et Maria Nieves (danseurs de scène) pour la création d’un ballet Tango.
- 1959 : composition de « Decarisimo » : hommage rendu à Julio de Caro (fondateur de la jeune garde) par Piazzolla, en remerciement des lettres d’encouragement qu’il avait reçues à New-York. Piazzolla lui en a été très reconnaissant.
- 1959 : « Calambre ». Tango.
- 1960 : naissance du Quinteto Nuevo Tango, qui a soulevé un vif enthousiasme.
- 1960 : « Adios Nonino ». Tango
- 1962 : « Introduccion al Angel. Tango. 1962 : « La Muerte del Angel ». Tango.
- 1963 : « Revirado ». Tango. 1963 : « Buenos-Aires Hora Cero ». Tango. 1963 : « Fracanapa ». Tango. 1963 : création de l’Octeto Nuevo Tango.
- 1965 : « Milonga del Angel ». Milonga lente
- 1965 : « Verano Porteno ». Tango.
- 1967 : « Otono Porteno ». Tango.
- 1968 : « Chiquilin de Bachin. Valse. « Balada Para Mi Muerte ». Tango. 1968 : « Fuga y Misterio » tiré du petit opéra « Maria De Buenos-Aires » composé par Piazzolla avec le poète Horacio Ferrer.
- 1969 : « Invierno Porteno ». Tango. 1969 : « Balada Para Un Loco ». Chanson
- 1970 : « La Bicicleta Blanca ». Tango. « Michelangelo 70 ». Tango. « Primavera Portena ». Tango.
- 1971 : « Concierto Para Quinteto »
- 1972 : création du « Conjunto 9 », dit Noneto. 1972 : « Tristezas de Un Doble A », « Vardarito », « Onda 9 », « Zum »
- 1974 : « Libertango ». Tango.
- 1975 : « Suite Troileana ». Tangos composés en hommage à Anibal Troilo, décédé en 1975.
- 1977 : « Cité Tango ». Tango
- 1979 : « Escualo » Tango.
- 1984 : « Contrabajisimo ». Tango, « Mumuki ». Tango. « Oblivion ». Tango.
- 1985 : « Tanguedia I, Tanguedia II, Tanguedia III.
- 1988 : “Vuelvo Al Sur”. Tango chanté.

Je vais arrêter là toutes ces énumérations d’œuvres. Il y en a encore des centaines. En tout cas les partitions de sa musique que j’ai pu récupérer (sur les sites internet ou par l’achat direct de partitions), portent toutes la mention « Tango » sous le titre.
Les Traditionnalistes conservateurs reprochaient à Piazzolla de ne plus les avoir fait danser, en fait. Et comme ils ne pouvaient plus danser sur sa musique, ils disaient que ce n’était pas du Tango. Piazzolla a reçu une volée de bois vert constamment en Argentine, et a même reçu des menaces de mort. Comme si la musique Tango était indissolublement reliée à la danse, comme si la musique devait avoir les mains liées, prisonnières de la danse. Pourquoi cette intransigeance et ce manque d’ouverture d’esprit ? La musique peut se suffire à elle-même, et Piazzolla a profité de ses connaissances de composition, des harmonies, pour construire une forme musicale différente du Tango traditionnel, mais toujours en relation avec, sous-jacent. « Tanguificated » comme il disait lui-même. Malgré des divergences formelles, la musique piazzollienne ne rompt pas avec le Tango traditionnel. Il a ainsi repris la pulsation rythmique en 3/3/2 qui vient du Tango traditionnel (Comme il Faut d’Eduardo Arolas, Negracha d’Osvaldo Pugliese…..), mais dont il a généralisé l’usage dans ses compositions pour devenir structurelle.
Osvaldo Pugliese lui-même disait que les œuvres de Piazzolla étaient bien du Tango !

Du reste, bien des Tangos de Piazzolla sont dansables….Tous ne le sont pas, mais ce n’est pas une raison pour rejeter ce musicien génial !
Piazzolla a écrit des chefs-d’œuvre. A vous de décider si ce sont des Tangos, ou non ….

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