Un lecteur du blog, lui-même danseur de Tango argentin, nous a suggéré l’idée de mettre en ligne un extrait du roman de Stefan Zweig : « l’Ivresse de la Métamorphose » dernière œuvre de l’auteur avant son suicide en 1942. L’héroïne du roman est Christine, jeune femme pauvre qui, grâce à sa riche tante américaine, entre transitoirement dans la haute société bourgeoise lors d’une villégiature en Suisse. Elle s’identifie alors aux êtres qu’elle rencontre et se métamorphose.
L’extrait du livre ci-après rend compte de la rencontre de Christine avec le Tango argentin, dans les bras d’un homme qu’elle ne connait pas, mais qui la transporte dans un autre monde. On ne peut qu’admirer la justesse des propos et les sentiments forts d’abandon et de plaisir qu’engendre la danse dans cette circonstance.
Merci à André de nous avoir fait connaître ce texte si beau.
« Voici que la musique reprend, plus sombre, plus lente, plus douce, elle se glisse comme une traîne de soie noire mordorée : un tango. L’oncle fait un visage malheureux, elle doit l’excuser. Ses jambes de soixante-sept ans ne peuvent suivre un rythme aussi souple. (…) Mais une ombre passe, quelqu’un s’incline devant elle, un homme de haute taille au visage glabre de soldat, bruni par le soleil qui contraste avec la cuirasse à la blancheur de neige de son smoking. Il claque les talons à l’allemande et, avec correction, demande à la tante si elle permet. « Mais volontiers », dit celle-ci en souriant, fière elle-même du succès rapide de sa protégée. Stupéfaite, les genoux un peu tremblants, Christine se lève. La surprise d’être choisie parmi toutes ces femmes belles, élégantes, par un étranger distingué lui donne un véritable coup au cœur. Une profonde inspiration pour dissiper son trouble, et elle pose sa main tremblante sur l’épaule de son cavalier. Dès le premier pas, elle se sent conduite avec aisance et fermeté par un impeccable danseur. Elle n’a qu’à suivre la pression à peine perceptible, et déjà son corps épouse les flexions, les mouvements de son partenaire, elle n’a qu’à s’abandonner au rythme entraînant à la douceur enveloppante, et, comme par miracle, son pied exécute parfaitement le pas. Elle n’a jamais dansé ainsi, et elle s’étonne que cela lui soit si facile. Comme si un autre corps lui était échu sous un autre vêtement, comme si elle avait déjà dans un songe lointain appris et répété cet accord dans les mouvements, tellement elle se plie exactement, sans peine, à la volonté étrangère. Une impression de sécurité comme dans un rêve s’empare d’elle; la tête renversée en arrière comme sur un coussin de nuées, les yeux mi-fermés, la poitrine légèrement agitée sous la robe de soie, détachée de tout, ne s’appartenant plus, elle se sent, à sa propre surprise, glisser aérienne à travers la salle. Parfois, quand elle s’arrache à cette houle puissante qui l’emporte et lève son regard vers le visage étranger si proche, elle croit voir briller dans ses yeux durs un sourire satisfait, approbateur, et il lui semble alors que la main qui la guide augmente, plus familière, sa pression. Une faible crainte, énervante et presque voluptueuse, parcourt, imprécise, ses veines. Qu’arriverait-il si ces dures mains masculines la pressaient plus fortement, si cet étranger au visage hautain, taillé à coups de serpe, la saisissait soudain, l’attirait à lui ? Pourrait-elle se défendre ? Est-ce qu’on ne s’abandonnerait pas et qu’on céderait comme maintenant dans la danse ? Sans qu’elle s’en rende compte, un peu de la sensualité provoquée par cette évocation vague passe dans ses membres qui suivent son cavalier avec toujours plus de souplesse. Déjà quelques personnes remarquent ce couple parfait, et elle perçoit, au milieu de la danse, la force enivrante de cette attention, de cette admiration. Elle obéit de mieux en mieux à la volonté de son partenaire, mêle son souffle au sien, épouse ses mouvements; et la découverte du plaisir éprouvé par son corps la pénètre comme par des fibres nouvelles et hausse son âme à un sentiment jamais encore atteint.
Après la danse le grand jeune homme blond - il s’est présenté, ingénieur de Goldbach - la reconduit, cérémonieux, à la table de l’oncle. Au moment où elle abandonne son bras, la chaleur du mince contact disparaît et elle se sent plus faible et amoindrie, comme si par ce lien rompu une partie de sa force s’était échappée. En s’asseyant elle n’a pas encore recouvré ses esprits.
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10.2.2010 à 1:36
Joli ! merci de ce partage
14.2.2010 à 19:01
Merci beaucoup à Bernadette pour son introduction bien adaptée (si ce n’est que j’ai encore un peu de mal à me reconnaître en danseur de Tango
et son appréciation, et à dan pour son gentil commentaire.
Petite précision historique : comme “Le joueur d’échecs” (publié en 1943, et dont je viens de retrouver qu’il se déroule en partie sur un paquebot à destination de… Buenos-Aires), “Ivresse de la métamorphose” est une oeuvre posthume de Zweig. Mais ce roman est constitué en fait de 2 manuscrits inachevés, rédigés en 1930-31 (à Salzbourg) et 1938-39 (en exil à Londres). Cette seconde partie est nettement plus noire.
Pas étonnant donc de percevoir quelques petites incohérences sur l’ensemble, et de ressentir une légère frustration en absence de véritable fin. “Ivresse de la métamorphose” est tout de même un roman magnifique. Si vous en commencez la lecture, il y a de fortes chances que vous ne le lâchiez plus ! (sauf pour aller danser, bien sûr