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Archive pour mars 2010

Conférence : « Construire une musique nationale Argentine, depuis l’hymne national jusqu’au Tango, en passant par le rock national argentin ».

A la Maison de l’Amérique Latine, devant une assemblée d’une trentaine de personnes, a eu lieu en début de mois une très intéressante conférence sur la musique nationale argentine, depuis l’année 1813 (Indépendance de l’Argentine), jusqu’à nos jours. Cette conférence était animée par Esteban Buch (Enseignant à l’EHESS Paris), Carmen Bernand (Institut Universitaire de France)) et Solange Bazely (journaliste). Solange Bazely a parlé du bandonéon, pour lequel elle prépare un livre. Nous reprendrons sur le lien suivant sur ce site les explications de William Sabatier sur le bandonéon, les explications étant les mêmes.

Esteban Buch a parlé très longuement et de façon très claire de l’histoire de la musique argentine, musique que l’on pourrait considérer comme musique d’identité nationale, proche du peuple et des symboles liés à la nation. Malheureusement, n’en voici qu’un résumé :

- L’hymne national argentin, outil de propagande politique, devait servir à des idées patriotiques, telles que : « mourir pour la liberté ». Le service militaire était donc obligatoire. Créé en 1813, l’hymne a été décliné à partir d’un projet musical dès 1810, et est passé par différentes versions. Par exemple : une en 1927 plus martiale et plus rapide qui a été retirée par le gouvernement, en raison d’une violente campagne de presse conservatrice qui voulait que cet hymne soit ramené à quelque chose de plus lent, en raison du sentiment national lié au Tango. Une autre version en 1976 représentait la version officielle de la junte militaire et donc de l’armée, et comportait une longue introduction instrumentale avant les paroles chantées par le chœur.

- Le Tango, avec le temps, s’est « argentinisé » en s’identifiant comme une musique nationale, représentant la personnalité des Argentins. Dans les années 1920, il est complètement entré dans les mœurs et dans l’âme argentine, alors qu’en 1913, un écrivain l’identifiait à un « reptile de lupanar injustement appelé argentin ». En 1989, nous retrouvons la présence du Tango dans l’œuvre de Francisco Kröpfl (fondateur de la musique électro-acoustique en Argentine) : « Metropolis », avec la voix et le bandonéon de Leopoldo Federico.

- Le Folklore, notamment avec Atahualpa Yupanqui et Mercedes Sosa dans les années 1960.

- Le Rock argentin, dans les années 1960 – 1970, était différent du rock anglo-saxon, en raison du langage utilisé : l’Espagnol, et par des paroles différentes par rapport aux USA. En 1980, ce rock n’avait plus à se battre pour être reconnu comme rock national, l’affaire était entendue. La montée du rock argentin a coïncidé avec la dégringolade et la traversée du désert du Tango argentin. Comme l’a dit le fondateur du groupe « Alas » de rock argentin Gustavo Moretto en 1977 : « Le Tango est déphasé avec l’époque ». Néanmoins il existe une présence spectrale du Tango dans le rock qui s’engage politiquement (le chanteur et compositeur Fito Paez)<.

- Expérience – projet de fusion entre musique savante argentine et Folklore

- Expérience – projet de fusion entre Rock et Tango

Spectacle « Hemisferios » avec le groupe Tanghetto, à Evry

Ce spectacle est présenté comme un Opéra électro-Tango. C’est très abusif. Pourquoi avoir baptisé ce spectacle « Opéra », alors qu’il n’y a absolument pas de chanteur ni chanteuse ? Sur le plateau : un orchestre électro-Tango : Tanghetto (excellent), trois couples de danseurs dont un couple de danseurs de Hip-Hop, et un récitant (au demeurant ce récitant n’est rien moins que le metteur en scène de ce spectacle : le comédien Andres Spinelli).

Signalons la performance de l’orchestre, très au point, avec une sonorité excellente et une bonne qualité de l’équilibre entre les instruments. Les instrumentistes y sont tout aussi doués. Pour les avoir entendus plusieurs fois, et écouté leur CDs successifs, ils ont incontestablement amélioré leur musique, dans la composition et les harmonies, y compris dans le rythme, bien sûr. Sur scène, là, leur arrangement de « Bahia Blanca » de Carlos Di Sarli était intéressant par l’apport de la rythmique à la batterie, intensive sur ce Tango, sauf que j’aurais préféré plus de tendresse dans la mélodie au bandonéon. La batterie y prend peut-être trop de place. Néanmoins il n’y a pas eu destruction de l’œuvre originale. Aussi j’ai beaucoup aimé leur interprétation de « Libertango » d’Astor Piazzolla, leur arrangement était en parfaite osmose, dans l’esprit de la musique originale. Piazzolla lui-même avait introduit la batterie dans sa formation instrumentale « Conjunto electronico » dans les années 1975, par exemple. Notons bien sûr aussi les œuvres personnelles Tanghetto, tirées de leurs CDs « Emigrante » (2003), « Hybrid Tango » (2004), « Buenos-Aires Remix » (2005), « El Miedo a La Libertad » (2008), « Mas Alla del Sur » (2009).

Les danseurs de Tango étaient à la mesure de l’orchestre, excellents. Avec de très belles chorégraphies avant-gardistes, très, très originales dans certains mouvements, et parfaitement bien réussies, collant bien à la musique et à ses rythmes. Yanick Wyler et Eugenia Parrilla d’une part, Lautero Cancela et Lucila Sergura d’autre part ont bien montré et exprimé l’atmosphère quelquefois lourde et angoissée de la vie urbaine. Les danseurs professionnels de Hip-Hop, Lionel Coleno et Johanna Faye, m’ont paru bien, mais suis-je crédible sur ce sujet, ne connaissant pas du tout ni cette danse, ni les danseurs professionnels Hip-Hop qui dansent dessus ?

Le metteur en scène et récitant Andres Spinelli est un bon comédien, c’est sûr. Il parlait quelques secondes entre deux morceaux de Tanghetto, récitant des textes assez abscons, dont la compréhension était pour le moins limite pour le commun des mortels. On comprenait bien que les allers et retours entre un pays et un autre, somme toute l’émigration et l’exil, revêtaient un caractère bien particulier dans ses paroles, mais tout était mêlé comme dans un bazar, sans fil conducteur, ni construction. Ainsi, parler d’identité, de politique, de la vie urbaine, des différences de culture, des difficultés de communication, de la répression, tout cela est très bien, pourquoi pas, mais chaque chose mériterait d’être approfondie. Cela prendrait trop de temps. Alors on se pose la question à chacune de ses interventions : « Mais qu’est-ce qu’il dit ? » ou : « Mais qu’est ce qu’il a voulu dire ? » On ne peut même pas affirmer qu’il a utilisé un langage poétique….

Quant aux images projetées sur un écran géant derrière l’orchestre, OK cela peut servir de décor. Des vues de Buenos-Aires, des vues de danseurs dans la rue, des vues de gauchos qui dansent, des vues de policiers et de manifestations réprimées, etc, etc…. Ces vues sont si rapides, si saccadées sur l’écran, que l’on peut être perturbé dans l’écoute même de la musique, et dans la vue des danseurs sur scène.

A part ces quelques restrictions d’usage qui sont uniquement dues à ma sensibilité propre, je reverrai très volontiers Tanghetto et les danseurs le 28 mars à la milonga Bahia Blanca à Paris. J’ignore s’ils présenteront autre chose, le lieu étant complètement différent par rapport à un théâtre pur, mais je suis sûre que ce sera tout aussi digne d’intérêt.

Rendez-vous le 28 mars, avec grand plaisir.

Astor Piazzolla et sa musique (2ème partie)

Comme prévu lors de l’atelier du dimanche 28 février, nous avons continué la présentation des Tangos d’Astor Piazzolla (période 1965 – 1975), à l’issue de laquelle nous avons débattu pour savoir si les œuvres présentées ce jour, composées entre 1965 et 1975 étaient dansables ou non. Malheureusement la troisième période, entre 1975 et 1990, n’a pas été écoutée par manque de temps. Nous verrons ultérieurement si, d’ici la fin de la saison, il nous reste du temps pour écouter et parler de cette troisième période.

Voici les 12 Tangos présentés lors de cet atelier du 28 février avec la mention dansable ou non, cette mention ayant été « décernée » par les élèves présents ce jour-là (environ 35 personnes).

    1) Otono Porteno (1967) : dansable
    2) Vayamos al Diablo (1965) : non dansable
    3) Fuga y Misterio (1968) : dansable
    4) Invierno Porteno (1969) : dansable
    5) Michelangelo 70 (1970) : non dansable pour la majorité
    6) Primavera Portena (1970) : dansable
    7) Zum (1972) : dansable
    8) Cierra Tus Ojos y Escucha (de l’album « Reunion Cumbre « avec Gerry Mulligan 1974) : dansable
    9) Anos de Sodedad (de l’album « Reunion Cumbre « avec Gerry Mulligan 1974) : dansable
    10) Deus Xango (de l’album « Reunion Cumbre « avec Gerry Mulligan 1974) : dansable
    11) Libertango (1974) : dansable pour la majorité
    12) Soledad (du film « Lumière » de Jeanne Moreau 1975) : dansable

Parmi ces 12 Tangos présentés lors de cet atelier, les élèves ont noté que 9 œuvres étaient dansables à l’unanimité, 1 non dansable à l’unanimité (Vayamos al Diablo), 1 non dansable pour la majorité (Michelangelo 70), 1 dansable pour la majorité (Libertango).

Mais, paradoxalement, contrairement à la première fois où tous les élèves essayaient de danser sur les œuvres de Piazzolla, cette fois à part un couple qui a voulu expérimenter et danser directement sur ces Tangos pour porter un jugement (dansable ou non), tous les autres élèves ont préféré s’asseoir, écouter, et ensuite seulement porter un jugement. La question a été posée lors du débat : pourquoi n’avoir pas essayé de danser, et pratiquer comme pour la première fois ? Il semble effectivement plus logique de danser dans un premier temps, et ensuite de dire si c’est possible, ou non, de danser.

L’incohérence a été expliquée de différentes façons par les élèves :
- « La musique de Piazzolla est tellement puissante émotionnellement, qu’elle empêche de se lever pour danser, et ainsi ils privilégient l’écoute de cette musique si riche pour en avoir une parfaite imprégnation auditive, sans être perturbé par leurs pas de danse et la technique ».
- « c’est trop émotif, et trop riche pour se lever et danser comme ça ».
- « Avec les Tangos traditionnels, c’est plus facile de se caler sur le rythme sans trop se casser la tête », ce qui laisse penser à tout le monde que les Tangos traditionnels, faits pour danser, sont suffisamment simples avec un rythme de base suffisamment audible pour ne pas avoir à réfléchir à ce que l’on fait.
- Une autre personne a pensé que la musique de Piazzolla n’a pas été composée pour danser, qu’elle a été jouée par lui-même exclusivement en concert, et qu’en conséquence il est logique d’écouter et non de danser.
- « Je trouve la musique de Piazzolla violente, dure, ‘rageuse’ … elle exprime par les dissonances, toute la colère de Piazzolla face à l’adversité de sa vie professionnelle et de sa vie d’Argentin pendant la dictature militaire, non accepté chez lui, en raison de ses opinions face aux Tangos traditionnels qu’il jugeait de façon provocante : ’toujours pareils’ ».
- « La musique de Piazzolla, notamment dans ses parties mélodiques et sentimentaux, génère des émotions que je n’ai pas forcément envie de partager avec un autre partenaire que le mien ».

Si les élèves ne voulaient pas danser (à part un couple) sur les Tangos ci-dessus cités, il n’empêche que, selon leur opinion, 9 étaient dansables à l’unanimité sur les 12 présentés. Ce qui veut dire qu’à partir de leur écoute, ils ont su extraire à l’oreille, la pulsation régulière, suffisamment stable pour être dansée. Et, pour les passages mélodiques et sentimentaux, toujours rubato sans excès, ils ont convenu que l’on pouvait danser sur la mélodie.

A la question : « pensez-vous qu’il faille connaitre d’abord l’œuvre avant de la danser ? » La réponse a été oui, en raison de la complexité intrinsèque de l’œuvre. Effectivement, lors de ces 2 ateliers, on a pu constater qu’à part « Adios Nonino » et « Libertango », la musique de Piazzolla n’était pas très connue des danseurs de Tango argentin.

Essayons de pousser plus loin le raisonnement. A savoir que les Tangos traditionnels ont encore de beaux jours devant eux, puisque les danseurs hésitent à s’adapter aux évolutions de la musique devenant de plus en plus complexe et « savante ». Que le décalage subsiste entre la danse et la musique « à écouter », plus difficile certes, mais qui n’est pas forcément « non dansable ». Qu’à partir des années 1950-1960, années où Piazzolla a commencé à révolutionner le genre, il y a un trou de 50 ans où les danseurs n’ont pas su (ou pas pu) évoluer en même temps que la musique. Que les Tangos électroniques actuels sont les seules alternatives pour tenter de faire revivre le Tango dansé. Est-ce à dire que les Tangos-électro sont plus simples, suffisamment pour être dansés par des gens qui ne sont pas des musiciens ? On pourrait le penser…

Il y a longtemps, le musicien Juan Cedron dans une conférence avait dit : « tout se danse, pourvu que l’on écoute…. »

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