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Spectacle « Hemisferios » avec le groupe Tanghetto, à Evry

Ce spectacle est présenté comme un Opéra électro-Tango. C’est très abusif. Pourquoi avoir baptisé ce spectacle « Opéra », alors qu’il n’y a absolument pas de chanteur ni chanteuse ? Sur le plateau : un orchestre électro-Tango : Tanghetto (excellent), trois couples de danseurs dont un couple de danseurs de Hip-Hop, et un récitant (au demeurant ce récitant n’est rien moins que le metteur en scène de ce spectacle : le comédien Andres Spinelli).

Signalons la performance de l’orchestre, très au point, avec une sonorité excellente et une bonne qualité de l’équilibre entre les instruments. Les instrumentistes y sont tout aussi doués. Pour les avoir entendus plusieurs fois, et écouté leur CDs successifs, ils ont incontestablement amélioré leur musique, dans la composition et les harmonies, y compris dans le rythme, bien sûr. Sur scène, là, leur arrangement de « Bahia Blanca » de Carlos Di Sarli était intéressant par l’apport de la rythmique à la batterie, intensive sur ce Tango, sauf que j’aurais préféré plus de tendresse dans la mélodie au bandonéon. La batterie y prend peut-être trop de place. Néanmoins il n’y a pas eu destruction de l’œuvre originale. Aussi j’ai beaucoup aimé leur interprétation de « Libertango » d’Astor Piazzolla, leur arrangement était en parfaite osmose, dans l’esprit de la musique originale. Piazzolla lui-même avait introduit la batterie dans sa formation instrumentale « Conjunto electronico » dans les années 1975, par exemple. Notons bien sûr aussi les œuvres personnelles Tanghetto, tirées de leurs CDs « Emigrante » (2003), « Hybrid Tango » (2004), « Buenos-Aires Remix » (2005), « El Miedo a La Libertad » (2008), « Mas Alla del Sur » (2009).

Les danseurs de Tango étaient à la mesure de l’orchestre, excellents. Avec de très belles chorégraphies avant-gardistes, très, très originales dans certains mouvements, et parfaitement bien réussies, collant bien à la musique et à ses rythmes. Yanick Wyler et Eugenia Parrilla d’une part, Lautero Cancela et Lucila Sergura d’autre part ont bien montré et exprimé l’atmosphère quelquefois lourde et angoissée de la vie urbaine. Les danseurs professionnels de Hip-Hop, Lionel Coleno et Johanna Faye, m’ont paru bien, mais suis-je crédible sur ce sujet, ne connaissant pas du tout ni cette danse, ni les danseurs professionnels Hip-Hop qui dansent dessus ?

Le metteur en scène et récitant Andres Spinelli est un bon comédien, c’est sûr. Il parlait quelques secondes entre deux morceaux de Tanghetto, récitant des textes assez abscons, dont la compréhension était pour le moins limite pour le commun des mortels. On comprenait bien que les allers et retours entre un pays et un autre, somme toute l’émigration et l’exil, revêtaient un caractère bien particulier dans ses paroles, mais tout était mêlé comme dans un bazar, sans fil conducteur, ni construction. Ainsi, parler d’identité, de politique, de la vie urbaine, des différences de culture, des difficultés de communication, de la répression, tout cela est très bien, pourquoi pas, mais chaque chose mériterait d’être approfondie. Cela prendrait trop de temps. Alors on se pose la question à chacune de ses interventions : « Mais qu’est-ce qu’il dit ? » ou : « Mais qu’est ce qu’il a voulu dire ? » On ne peut même pas affirmer qu’il a utilisé un langage poétique….

Quant aux images projetées sur un écran géant derrière l’orchestre, OK cela peut servir de décor. Des vues de Buenos-Aires, des vues de danseurs dans la rue, des vues de gauchos qui dansent, des vues de policiers et de manifestations réprimées, etc, etc…. Ces vues sont si rapides, si saccadées sur l’écran, que l’on peut être perturbé dans l’écoute même de la musique, et dans la vue des danseurs sur scène.

A part ces quelques restrictions d’usage qui sont uniquement dues à ma sensibilité propre, je reverrai très volontiers Tanghetto et les danseurs le 28 mars à la milonga Bahia Blanca à Paris. J’ignore s’ils présenteront autre chose, le lieu étant complètement différent par rapport à un théâtre pur, mais je suis sûre que ce sera tout aussi digne d’intérêt.

Rendez-vous le 28 mars, avec grand plaisir.

Astor Piazzolla et sa musique (2ème partie)

Comme prévu lors de l’atelier du dimanche 28 février, nous avons continué la présentation des Tangos d’Astor Piazzolla (période 1965 – 1975), à l’issue de laquelle nous avons débattu pour savoir si les œuvres présentées ce jour, composées entre 1965 et 1975 étaient dansables ou non. Malheureusement la troisième période, entre 1975 et 1990, n’a pas été écoutée par manque de temps. Nous verrons ultérieurement si, d’ici la fin de la saison, il nous reste du temps pour écouter et parler de cette troisième période.

Voici les 12 Tangos présentés lors de cet atelier du 28 février avec la mention dansable ou non, cette mention ayant été « décernée » par les élèves présents ce jour-là (environ 35 personnes).

    1) Otono Porteno (1967) : dansable
    2) Vayamos al Diablo (1965) : non dansable
    3) Fuga y Misterio (1968) : dansable
    4) Invierno Porteno (1969) : dansable
    5) Michelangelo 70 (1970) : non dansable pour la majorité
    6) Primavera Portena (1970) : dansable
    7) Zum (1972) : dansable
    8) Cierra Tus Ojos y Escucha (de l’album « Reunion Cumbre « avec Gerry Mulligan 1974) : dansable
    9) Anos de Sodedad (de l’album « Reunion Cumbre « avec Gerry Mulligan 1974) : dansable
    10) Deus Xango (de l’album « Reunion Cumbre « avec Gerry Mulligan 1974) : dansable
    11) Libertango (1974) : dansable pour la majorité
    12) Soledad (du film « Lumière » de Jeanne Moreau 1975) : dansable

Parmi ces 12 Tangos présentés lors de cet atelier, les élèves ont noté que 9 œuvres étaient dansables à l’unanimité, 1 non dansable à l’unanimité (Vayamos al Diablo), 1 non dansable pour la majorité (Michelangelo 70), 1 dansable pour la majorité (Libertango).

Mais, paradoxalement, contrairement à la première fois où tous les élèves essayaient de danser sur les œuvres de Piazzolla, cette fois à part un couple qui a voulu expérimenter et danser directement sur ces Tangos pour porter un jugement (dansable ou non), tous les autres élèves ont préféré s’asseoir, écouter, et ensuite seulement porter un jugement. La question a été posée lors du débat : pourquoi n’avoir pas essayé de danser, et pratiquer comme pour la première fois ? Il semble effectivement plus logique de danser dans un premier temps, et ensuite de dire si c’est possible, ou non, de danser.

L’incohérence a été expliquée de différentes façons par les élèves :
- « La musique de Piazzolla est tellement puissante émotionnellement, qu’elle empêche de se lever pour danser, et ainsi ils privilégient l’écoute de cette musique si riche pour en avoir une parfaite imprégnation auditive, sans être perturbé par leurs pas de danse et la technique ».
- « c’est trop émotif, et trop riche pour se lever et danser comme ça ».
- « Avec les Tangos traditionnels, c’est plus facile de se caler sur le rythme sans trop se casser la tête », ce qui laisse penser à tout le monde que les Tangos traditionnels, faits pour danser, sont suffisamment simples avec un rythme de base suffisamment audible pour ne pas avoir à réfléchir à ce que l’on fait.
- Une autre personne a pensé que la musique de Piazzolla n’a pas été composée pour danser, qu’elle a été jouée par lui-même exclusivement en concert, et qu’en conséquence il est logique d’écouter et non de danser.
- « Je trouve la musique de Piazzolla violente, dure, ‘rageuse’ … elle exprime par les dissonances, toute la colère de Piazzolla face à l’adversité de sa vie professionnelle et de sa vie d’Argentin pendant la dictature militaire, non accepté chez lui, en raison de ses opinions face aux Tangos traditionnels qu’il jugeait de façon provocante : ’toujours pareils’ ».
- « La musique de Piazzolla, notamment dans ses parties mélodiques et sentimentaux, génère des émotions que je n’ai pas forcément envie de partager avec un autre partenaire que le mien ».

Si les élèves ne voulaient pas danser (à part un couple) sur les Tangos ci-dessus cités, il n’empêche que, selon leur opinion, 9 étaient dansables à l’unanimité sur les 12 présentés. Ce qui veut dire qu’à partir de leur écoute, ils ont su extraire à l’oreille, la pulsation régulière, suffisamment stable pour être dansée. Et, pour les passages mélodiques et sentimentaux, toujours rubato sans excès, ils ont convenu que l’on pouvait danser sur la mélodie.

A la question : « pensez-vous qu’il faille connaitre d’abord l’œuvre avant de la danser ? » La réponse a été oui, en raison de la complexité intrinsèque de l’œuvre. Effectivement, lors de ces 2 ateliers, on a pu constater qu’à part « Adios Nonino » et « Libertango », la musique de Piazzolla n’était pas très connue des danseurs de Tango argentin.

Essayons de pousser plus loin le raisonnement. A savoir que les Tangos traditionnels ont encore de beaux jours devant eux, puisque les danseurs hésitent à s’adapter aux évolutions de la musique devenant de plus en plus complexe et « savante ». Que le décalage subsiste entre la danse et la musique « à écouter », plus difficile certes, mais qui n’est pas forcément « non dansable ». Qu’à partir des années 1950-1960, années où Piazzolla a commencé à révolutionner le genre, il y a un trou de 50 ans où les danseurs n’ont pas su (ou pas pu) évoluer en même temps que la musique. Que les Tangos électroniques actuels sont les seules alternatives pour tenter de faire revivre le Tango dansé. Est-ce à dire que les Tangos-électro sont plus simples, suffisamment pour être dansés par des gens qui ne sont pas des musiciens ? On pourrait le penser…

Il y a longtemps, le musicien Juan Cedron dans une conférence avait dit : « tout se danse, pourvu que l’on écoute…. »

Tangueando le film

Il y a quelque temps je vous annonçais l’arrivée du film « Tangueando » réalisé et produit par Carmen Porras et Daniel Cobarrubias, avec la vidéo de présentation de ce film sur le lien suivant :

Voici quelques infos de plus :Le film Tangueando fera sa première dans le cadre des Rencontres de Cinéma d’Amérique Latine de Toulouse:

Jeudi 25 mars à 18h30 à La Maison du Tango de Toulouse 51 Rue Bayard
Vendredi 26 mars à 16h à l’Instituto Cervantes 31 Rue des Chalets Toulouse
Week-end du 27-28 mars à la Cinémathèque ou à l’ESAV Toulouse (à confirmer)

Les tangueros Toulousains iront certainement, mais rien n’empêche que tous les tangueros de toutes les régions de France s’y donnent rendez-vous !

tangueando.lefilm@gmail.com

blog : http://tangueando-lefilm.blogspot.com/

Astor PIAZZOLLA et sa musique

Lors de l’atelier du 7 février 2010 à la salle Bourseul, nous avons cherché à faire connaître un peu mieux Astor Piazzolla et sa musique à la quarantaine de personnes qui étaient venues ce jour-là pour écouter, danser et travailler sur le Tango. La première partie de cette présentation (la deuxième partie aura lieu le 28 février a duré ½ heure, à l’issue de laquelle tous les élèves présents ont essayé de danser sur la musique d’Astor Piazzolla (différentes œuvres de 1946 à 1965) en émettant, très modestement, un avis : dansable ou non dansable ?

Auparavant, j’ai proposé à l’auditoire une présentation théorique de la musique de Piazzolla en essayant de mettre en avant la spécificité de cette musique, réputée non dansable et que l’on entend que fort peu dans les milongas. Les DJs les plus ouverts se contentent de passer quelques œuvres de Piazzolla en toute fin de soirée (Milonga del Angel, Oblivion), quand presque tout le monde est parti et qu’il ne reste plus que quelques jeunes sur la piste….

Je vous invite à prendre connaissance de cette présentation orale du 7 février, mais ré-écrite spécialement pour le site Mephisto Tango en cliquant sur le lien suivant : Astor Piazzolla et sa musique

Vos commentaires seront les bienvenus pour corriger les éventuelles erreurs, donner vos opinions, etc, etc…..!

Stefan Zweig, « Ivresse de la métamorphose », p.73-75 (extraits)

Un lecteur du blog, lui-même danseur de Tango argentin, nous a suggéré l’idée de mettre en ligne un extrait du roman de Stefan Zweig : « l’Ivresse de la Métamorphose » dernière œuvre de l’auteur avant son suicide en 1942. L’héroïne du roman est Christine, jeune femme pauvre qui, grâce à sa riche tante américaine, entre transitoirement dans la haute société bourgeoise lors d’une villégiature en Suisse. Elle s’identifie alors aux êtres qu’elle rencontre et se métamorphose.

L’extrait du livre ci-après rend compte de la rencontre de Christine avec le Tango argentin, dans les bras d’un homme qu’elle ne connait pas, mais qui la transporte dans un autre monde. On ne peut qu’admirer la justesse des propos et les sentiments forts d’abandon et de plaisir qu’engendre la danse dans cette circonstance.
Merci à André de nous avoir fait connaître ce texte si beau.

« Voici que la musique reprend, plus sombre, plus lente, plus douce, elle se glisse comme une traîne de soie noire mordorée : un tango. L’oncle fait un visage malheureux, elle doit l’excuser. Ses jambes de soixante-sept ans ne peuvent suivre un rythme aussi souple. (…) Mais une ombre passe, quelqu’un s’incline devant elle, un homme de haute taille au visage glabre de soldat, bruni par le soleil qui contraste avec la cuirasse à la blancheur de neige de son smoking. Il claque les talons à l’allemande et, avec correction, demande à la tante si elle permet. « Mais volontiers », dit celle-ci en souriant, fière elle-même du succès rapide de sa protégée. Stupéfaite, les genoux un peu tremblants, Christine se lève. La surprise d’être choisie parmi toutes ces femmes belles, élégantes, par un étranger distingué lui donne un véritable coup au cœur. Une profonde inspiration pour dissiper son trouble, et elle pose sa main tremblante sur l’épaule de son cavalier. Dès le premier pas, elle se sent conduite avec aisance et fermeté par un impeccable danseur. Elle n’a qu’à suivre la pression à peine perceptible, et déjà son corps épouse les flexions, les mouvements de son partenaire, elle n’a qu’à s’abandonner au rythme entraînant à la douceur enveloppante, et, comme par miracle, son pied exécute parfaitement le pas. Elle n’a jamais dansé ainsi, et elle s’étonne que cela lui soit si facile. Comme si un autre corps lui était échu sous un autre vêtement, comme si elle avait déjà dans un songe lointain appris et répété cet accord dans les mouvements, tellement elle se plie exactement, sans peine, à la volonté étrangère. Une impression de sécurité comme dans un rêve s’empare d’elle; la tête renversée en arrière comme sur un coussin de nuées, les yeux mi-fermés, la poitrine légèrement agitée sous la robe de soie, détachée de tout, ne s’appartenant plus, elle se sent, à sa propre surprise, glisser aérienne à travers la salle. Parfois, quand elle s’arrache à cette houle puissante qui l’emporte et lève son regard vers le visage étranger si proche, elle croit voir briller dans ses yeux durs un sourire satisfait, approbateur, et il lui semble alors que la main qui la guide augmente, plus familière, sa pression. Une faible crainte, énervante et presque voluptueuse, parcourt, imprécise, ses veines. Qu’arriverait-il si ces dures mains masculines la pressaient plus fortement, si cet étranger au visage hautain, taillé à coups de serpe, la saisissait soudain, l’attirait à lui ? Pourrait-elle se défendre ? Est-ce qu’on ne s’abandonnerait pas et qu’on céderait comme maintenant dans la danse ? Sans qu’elle s’en rende compte, un peu de la sensualité provoquée par cette évocation vague passe dans ses membres qui suivent son cavalier avec toujours plus de souplesse. Déjà quelques personnes remarquent ce couple parfait, et elle perçoit, au milieu de la danse, la force enivrante de cette attention, de cette admiration. Elle obéit de mieux en mieux à la volonté de son partenaire, mêle son souffle au sien, épouse ses mouvements; et la découverte du plaisir éprouvé par son corps la pénètre comme par des fibres nouvelles et hausse son âme à un sentiment jamais encore atteint.

Après la danse le grand jeune homme blond - il s’est présenté, ingénieur de Goldbach - la reconduit, cérémonieux, à la table de l’oncle. Au moment où elle abandonne son bras, la chaleur du mince contact disparaît et elle se sent plus faible et amoindrie, comme si par ce lien rompu une partie de sa force s’était échappée. En s’asseyant elle n’a pas encore recouvré ses esprits.

Interview de Fabrice Hatem par Bernadette GUILLOT (Mephisto Tango!)

Ne vous impatientez pas, l’interview de Fabrice Hatem est désormais en ligne sur le site

N’hésitez pas à aller sur son site perso : www.fabrice.hatem.free.fr, où vous trouverez une immense documentation sur la culture tanguera.

Je pense qu’il sera content également de lire vos commentaires si vous en avez !
Bonne lecture

Un témoignage de Carmen Aguiar de septembre 2000 : cela ne nous rajeunit pas….

Je suis tombée un peu par hasard, en relisant des anciens numéros de la Salida, sur un témoignage de Carmen Aguiar en septembre 2000.

Depuis 1986 à Paris, Carmen Aguiar et Victor Convalia ont animé de nombreuses milongas, et ils ont également donnés de nombreux cours de Tango, notamment à l’ancien « Latina » et à l’ancienne MJC rue du Point du Jour à Paris. Aujourd’hui, Carmen continue toujours, malgré la disparition de son mari Victor, à animer des milongas à Paris, apportant toujours sa bonne humeur et une grande gentillesse vis-à-vis de tous les gens qu’elle peut côtoyer. Cela mérite bien d’être signalé !

Donc, j’ai relu ce vieux témoignage d’il y a 10 ans tout juste.

Je cite Carmen :

« Les hommes et les femmes d’aujourd’hui sont différents de ceux qui vivaient au moment de la naissance de cette danse (le Tango), qui peut parfois véhiculer des images du passé. Le langage corporel et sentimental du Tango des années 2000 est donc différent de celui des années 1920. Dans cette danse qui exige ouverture aux autres et remise en question permanente, il est important de s’intéresser à l’apport des jeunes professionnels du Tango, porteurs de la vitalité et de l’évolution de cet art. »

Chère Carmen, peux-tu nous dire si tu réécrirais la même chose en 2010 ?

Pauvre Chicho !

Décidemment, l’interview de Chicho dans le Revue El Tangauta de décembre 2009 provoque un raz de marée dans la communauté Tanguera, et suscite une polémique acerbe.

C’est comme si on était replongé plus de 10 ans en arrière, quand Chicho est arrivé à Paris pratiquement inconnu en France (Pablo Veron venait juste de partir travailler aux Etats-Unis) et qu’il a été très fortement contesté par des danseurs traditionnalistes qui voyaient en lui un extra-terrestre qui ne savait pas danser le Tango, c’est du moins ce qu’ils pensaient.

Cette haine ressurgit aujourd’hui.

Entre son arrivée à Paris il y a plus de 10 ans, et aujourd’hui, Chicho a fait son chemin fort heureusement. Connu dans le monde entier, ayant travaillé, enseigné, dansé partout, il est devenu une star mondiale du Tango, comme le sont Pablo Veron ou Gustavo Naveira, et il a gagné sa vie fort honorablement, grâce à ses talents artistiques liés au Tango.

Si Chicho est devenu une star mondiale du Tango, ce n’est pas pour rien ! Comment peut-on devenir star mondiale sans avoir aucun talent, sans savoir danser ? Et qu’on ne me dise pas qu’il a été jeté sur le devant de la scène par je ne sais quel mécène plein de fric, lui qui a toujours été farouchement indépendant et rebelle.

C’est là le paradoxe insensé, les Traditionnalistes il y a 10 ans le conspuait parce qu’il « ne savait pas danser et que ce qu’il faisait n’était pas du Tango», et aujourd’hui les Traditionnalistes le conspuent encore parce qu’il a osé avouer humblement, dans son interview, qu’il n’a pas su transmettre à ses élèves l’essence du Tango, et donc, selon eux, Chicho a trompé tous ses élèves.

Il y a 10 ans on reprochait à Chicho son modernisme extrême, et maintenant que Chicho revient dans le rang, qu’il renoue avec la Tradition et ses codes, on le conspue encore ! Les Traditionnalistes devraient être contents au contraire, ils devraient même l’accueillir les bras ouverts …..

Que pourrait faire cet homme pour qu’il soit respecté et pour qu’il soit apprécié à sa juste valeur ? Il faut beaucoup de courage pour avouer à la planète entière que l’on s’est trompé dans son enseignement. Il faut beaucoup de courage et d’humilité aussi ! Chicho a fait preuve là de sa franchise et de son honnêteté. C’est tout en son honneur !

J’ose espérer que les gens des autres pays, y compris en Argentine, ne réagissent pas comme certains Français. Qu’ils voient les choses simplement, qu’ils voient le fait qu’un homme puisse se remettre en question, qu’il réfléchisse, qu’il fasse un bilan de son passé artistique et qu’il puisse en tirer enseignement et bénéfice intellectuel, pour lui-même et pour tous ceux qui le soutiennent depuis le début.

J’ose espérer aussi que Chicho gardera son côté rebelle et sa force de caractère, comme Piazzolla, pour continuer son chemin, envers et contre tout.

Pablo Veron et l’essence du Tango ?

Pour réconcilier tout le monde, du moins espérons-le, voici quelques vidéos d’une autre star mondiale du Tango qui, d’après ce que j’en sais, n’a jamais été contesté. Si je me trompe, les commentaires en fin de blog, sont à votre disposition. Il s’agit de Pablo Veron.
D’abord une vidéo que je ne connaissais pas :

Pablo Veron et Rebecca Shulman, en juillet 1997, aux Etats-Unis (sur « Emancipation », Tango de 1910 version Osvaldo Pugliese de 1955). Toujours cette façon de se déplacer comme un félin qui n’appartient qu’à lui. Toujours cette tranquillité dans le déplacement et dans les figures. Admirez vers 1mn20 – 1mn30 la connexion sur place avec sa partenaire ! Ca vit, ça bouge sur la musique, le phrasé de Pablo sur la musique est extraordinaire ….. C’est dynamique et c’est beau.

Aussi le vidéo clip que Pablo a produit lui-même, mis en scène, chorégraphié, dirigé et dansé dans tout le répertoire dont il est capable : Tango, Hip-Hop, Salsa, Claquettes, en petites touches impressionnistes : c’est « Nexus » sur une musique de Sverre Indris Joner (Groupe Electrocutango) et de Pablo lui-même. Pablo Veron y montre tous ses talents de danseur professionnel dans toutes les disciplines de danses populaires:

Et je ne résiste pas à mettre en avant cet extrait du film de Sally Potter, « La Leçon de Tango » en 1997, avec Pablo Veron et Sally Potter, où ils dansent tous les deux « Zum », un Tango d’Astor Piazzolla de 1972, version Osvaldo Pugliese de 1973. Cet extrait, un des meilleurs selon moi, représente bien la connexion profonde, puissante et sensuelle à la fois qu’il y a entre un homme et une femme. La prise de vue des deux visages est remarquable, car ces images reflètent parfaitement bien le fait que les partenaires dansent l’un pour l’autre. Le phrasé, avec les respirations musicales de Pablo est toujours aussi merveilleusement bien en accord avec la musique, malgré le rubato, tout colle de façon juste, y compris rythmiquement.

Et bien sûr vous trouverez sur le site de l’association les vidéos de Pablo avec Teresa Cunha et avec Victoria Vieyra.

Les Videos avec Pablo VERON sur le site

Astor Piazzolla écrivait-il des Tangos, ou non ?

Le blog sur l’interview de Chicho suscitant des commentaires divers et variés, même hard parfois, j’ai eu la surprise de voir qu’Astor Piazzolla était nommé, notamment pour affirmer qu’Astor Piazzolla (et sa musique que l’on qualifiait à son époque de « Tango Nuevo » - tiens tiens …..), ne se considérait pas comme un musicien de Tango. Il m’a donc semblé légitime de citer des faits, non contestables, qui pourraient, peut-être, répondre à la question : Astor Piazzolla écrivait-il des Tangos, ou non ? »
Il est étrange de voir que les commentaires sur Chicho dévient vers Piazzolla…Est-ce significatif ? Un génie en amène t’il un autre ?
Je citerais les paroles d’Astor Piazzolla lui-même dans les années 1970 : « J’en ai assez que tout le monde me dise que ce que je fais n’est pas du Tango. Moi, comme je suis fatigué, je réponds que je fais de la musique de Buenos-Aires. Mais la musique de Buenos-Aires, qu’est ce que c’est ? Du Tango. Alors ce que je fais, c’est du Tango ».
Voici quelques faits. Il sera bon de se reporter sur les sites dédiés au Tango (www.todotango.com; www.piazzolla.org) pour avoir une biographie plus complète de sa vie et de son œuvre, mon but ici étant de me focaliser sur les aspects purement factuels qui le rattachent au Tango.

La première période : la Tradition

- 1929 : rencontre avec le bandonéon à l’âge de 8 ans. Apprentissage.
- 1932 : il compose son premier Tango : « La Catinga » jamais publié.
- 1932 : il apparait dans le film « El Dia Que Me Quieras » avec Carlos Gardel. Astor joue le rôle, quelques secondes, d’un vendeur de journaux. Gardel demandera au père d’Astor de l’emmener avec lui en tournée. Refus du père.
- 1936 : à 15 ans il commence à jouer dans des groupes locaux.
- 1938 : rencontre avec Anibal Troilo à l’âge de 17 ans, qui l’incorpore dans son orchestre. Piazzolla racontera plus tard qu’il connaissait par cœur, au moment de leur rencontre, tout le répertoire de Troilo pour le bandonéon. Piazzolla est l’arrangeur de Troilo, mais les innovations trop importantes ne convenaient pas à Troilo qui pensait que la musique doit être comprise par le peuple.
- 1944 : Piazzolla quitte Troilo. Il travaille avec le chanteur Francisco Fiorentino.
- 1946 : Piazzolla fonde son propre orchestre tipica, et y joue ses propres compositions ainsi que celles, traditionnelles mais avec ses arrangements, d’autres grands musiciens de l’époque (Pedro Maffia, Julio de Caro, Roberto Firpo, Pedro Laurenz….)
- 1947 : composition de « Pigmalion » et « Villeguita » deux Tangos où s’annonce déjà, à l’âge de 26 ans, un créateur de Tangos. Ces deux Tangos restent cependant très dansables, et traditionnels dans la forme, Piazzolla reste encore influencé par les apports de Pugliese et Troilo.
- 1950 : « Para Lucirce ». Tango.
- 1951 : « Preparense ». Tango.
- 1953 : « Triunfal ». Tango.
- 1954 : « Contrabajeando ». Tango. C’est l’année où, après avoir gagné une bourse d’un an pour une symphonie en 3 mouvements : « Buenos-Aires » écrite en 1951, Piazzolla s’envole pour Paris, afin de prendre des cours de composition donnés par Nadia Boulanger pendant 18 mois. Il a 33 ans. Nadia Boulanger, après avoir écouté « Buenos-Aires » a trouvé que c’était bien écrit mais que ça manquait de sentiment. Quand Nadia Boulanger demande à Astor Piazzolla de lui apporter son bandonéon et de lui jouer quelque chose dessus, honteux, il joue « Triunfal ». Nadia Boulanger réalise alors que son potentiel doit s’exprimer dans le domaine du Tango : « Voilà Piazzolla, ne l’oublie jamais ! » lui dit-elle.

- 1955 : il enregistre avec l’orchestre de cordes de l’Opéra de Paris, Martial Solal au piano, et lui-même au bandonéon, des Tangos de sa composition : « Nonino », « Marron y Azul », « Chau, Paris », « Bando », « Picasso »….

Voici d’autres paroles d’Astor Piazzolla : « Ce qu’elle (Nadia Boulanger) a semé en moi a fini par porter ses fruits. Plus que tout autre chose, elle m’a donné confiance en moi-même, m’a fait voir au fond que j’étais un compositeur de Tango, que le reste (la musique savante), certes, était important mais que ce n’était pas ma voie et appartenait à un autre moi, cérébral et faux. Et tout ce que j’avais contre le Tango s’est, tout à coup, en moi, retourné en sa faveur. »

La deuxième période : l’après Nadia Boulanger et « the Great Tango Revolution » (dixit Piazzolla). La rupture

- 1955 – 1960 : l’Octeto Buenos-Aires : départ de sa carrière, et rupture d’avec la tradition. Dès lors, les compositions ne sont plus destinées aux danseurs, mais destinées à l’écoute d’un public attentif. Néanmoins, L’Octeto Buenos-Aires a enregistré des Tangos traditionnels, mais fortement arrangés : « El Marne », « Los Mareados », « Mi Refugio », « Arrabal ».
Je cite ses paroles d’alors : « Et oui, j’étais arrivé (de Paris), et bien décidé à rompre avec tout. Et quand bien même ils (les Traditionnalistes musiciens et danseurs) en auraient été chagrinés à ce moment-là, ce que je faisais était du Tango. »
- 1956 : compositions des Tangos « Très Minutos con la Realidad » et « Tango Del Angel ».
- 1957 : composition de « Melancolico Buenos-Aires ».
- 1959 : Piazzolla travaille avec Juan Carlos Copes et Maria Nieves (danseurs de scène) pour la création d’un ballet Tango.
- 1959 : composition de « Decarisimo » : hommage rendu à Julio de Caro (fondateur de la jeune garde) par Piazzolla, en remerciement des lettres d’encouragement qu’il avait reçues à New-York. Piazzolla lui en a été très reconnaissant.
- 1959 : « Calambre ». Tango.
- 1960 : naissance du Quinteto Nuevo Tango, qui a soulevé un vif enthousiasme.
- 1960 : « Adios Nonino ». Tango
- 1962 : « Introduccion al Angel. Tango. 1962 : « La Muerte del Angel ». Tango.
- 1963 : « Revirado ». Tango. 1963 : « Buenos-Aires Hora Cero ». Tango. 1963 : « Fracanapa ». Tango. 1963 : création de l’Octeto Nuevo Tango.
- 1965 : « Milonga del Angel ». Milonga lente
- 1965 : « Verano Porteno ». Tango.
- 1967 : « Otono Porteno ». Tango.
- 1968 : « Chiquilin de Bachin. Valse. « Balada Para Mi Muerte ». Tango. 1968 : « Fuga y Misterio » tiré du petit opéra « Maria De Buenos-Aires » composé par Piazzolla avec le poète Horacio Ferrer.
- 1969 : « Invierno Porteno ». Tango. 1969 : « Balada Para Un Loco ». Chanson
- 1970 : « La Bicicleta Blanca ». Tango. « Michelangelo 70 ». Tango. « Primavera Portena ». Tango.
- 1971 : « Concierto Para Quinteto »
- 1972 : création du « Conjunto 9 », dit Noneto. 1972 : « Tristezas de Un Doble A », « Vardarito », « Onda 9 », « Zum »
- 1974 : « Libertango ». Tango.
- 1975 : « Suite Troileana ». Tangos composés en hommage à Anibal Troilo, décédé en 1975.
- 1977 : « Cité Tango ». Tango
- 1979 : « Escualo » Tango.
- 1984 : « Contrabajisimo ». Tango, « Mumuki ». Tango. « Oblivion ». Tango.
- 1985 : « Tanguedia I, Tanguedia II, Tanguedia III.
- 1988 : “Vuelvo Al Sur”. Tango chanté.

Je vais arrêter là toutes ces énumérations d’œuvres. Il y en a encore des centaines. En tout cas les partitions de sa musique que j’ai pu récupérer (sur les sites internet ou par l’achat direct de partitions), portent toutes la mention « Tango » sous le titre.
Les Traditionnalistes conservateurs reprochaient à Piazzolla de ne plus les avoir fait danser, en fait. Et comme ils ne pouvaient plus danser sur sa musique, ils disaient que ce n’était pas du Tango. Piazzolla a reçu une volée de bois vert constamment en Argentine, et a même reçu des menaces de mort. Comme si la musique Tango était indissolublement reliée à la danse, comme si la musique devait avoir les mains liées, prisonnières de la danse. Pourquoi cette intransigeance et ce manque d’ouverture d’esprit ? La musique peut se suffire à elle-même, et Piazzolla a profité de ses connaissances de composition, des harmonies, pour construire une forme musicale différente du Tango traditionnel, mais toujours en relation avec, sous-jacent. « Tanguificated » comme il disait lui-même. Malgré des divergences formelles, la musique piazzollienne ne rompt pas avec le Tango traditionnel. Il a ainsi repris la pulsation rythmique en 3/3/2 qui vient du Tango traditionnel (Comme il Faut d’Eduardo Arolas, Negracha d’Osvaldo Pugliese…..), mais dont il a généralisé l’usage dans ses compositions pour devenir structurelle.
Osvaldo Pugliese lui-même disait que les œuvres de Piazzolla étaient bien du Tango !

Du reste, bien des Tangos de Piazzolla sont dansables….Tous ne le sont pas, mais ce n’est pas une raison pour rejeter ce musicien génial !
Piazzolla a écrit des chefs-d’œuvre. A vous de décider si ce sont des Tangos, ou non ….